Les dédales de la traduction

Les dédales de la traduction

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Introduction

Nous vivons une époque où le processus décisionnel parlementaire est plus accessible que jamais aux citoyens. Auparavant, seuls les plus dévoués avaient accès aux procès-verbaux de la Chambre et ceux-ci devaient patiemment en attendre l'arrivée par la poste régulière. Aujourd'hui, notre démocratie est passée à l'ère des nouvelles technologies de l'information : les caméras de télévision ont fait leur entrée en Chambre en 1977 et elles offrent désormais aux citoyens une couverture des débats permanente, en direct et accessible en ligne. Il existe diverses ressources sur la toile tels que OpenParliament.ca permettant aux internautes d'accéder via une base de données aux procès- verbaux du Parlement. Les parlementaires disposent d'une vaste gamme d'outils pour communiquer quotidiennement avec les citoyens, que ce soit par l'entremise du réseau social Twitter ou en recevant les appels téléphoniques de l'Hôtel de Ville.

Pourtant, la communication accrue de l'information politique ne semble guère avoir amélioré la relation qu'entretiennent les Cana- diens envers leur démocratie; ceux-ci ont plutôt l'impression que le gouffre entre les politiciens et leurs institutions politiques, d'une part, et lescitoyens, de l'autre, ne fait que s'agrandir. Tel que le suggèrent les résultats d'un sondage d'opinion publique mené par Samara en 2012, seuls 55 % des citoyens canadiens se disent satisfaits de l'état de leur démocratie. Nous venons donc de battre le record de l'insatisfaction politique du public.[1]

Lors de cette même étude, Samara a noté que seuls 27 % des Canadiens croient que les enjeux qu'ils estiment être les plus importants en poli- tique sont adéquatement débattus à Ottawa. Ce faible pourcentage confirme les commentaires qu'ont exprimés plusieurs Canadiens inactifs en politique : « Les politiciens ne se préoccupent que de leurs propres intérêts. » « Ils se fichent de ce que les gens veulent. »[2]

Nous sommes donc dans une impasse. Il ne fait aucun doute que le système canadien de représentation démocratique vit une crise profonde lorsqu'une majorité de la population canadienne croit que leurs préoccupations ne captivent pas suffisamment l'attention de leurs représentants élus.

Toutefois, s'agit-il là d'un problème de perception ou est-ce bel et bien une réalité? D'une part, les Canadiens ne sont témoins que d'une très faible fraction des discussions ayant lieu en Chambre. Ainsi, bien souvent, ces derniers ne parviennent à se faire une opinion de la politique qu'en se basant sur des moments précis tels que la Période de questions et les grands titres médiatiques quotidiens. Notre rapport de la démocratie, « Les dédales de la traduction », analyse près de 6 mois des procès-verbaux parlementaires. Notre objectif est d'examiner quels sont les thèmes dont on discute à la Chambre des communes, et de comparer ceux-ci avec les préoccupations et les priorités politiques des citoyens. Grâce à cette étude, nous espérons permettre aux Canadiens d'aller au-delà des grands titres, d'éliminer le spectacle entourant les allocutions publiques des députés et d'examiner avec minutie quels sont les sujets dont on parle, et ceux dont on ne parle pas, au coeur de la démocratie canadienne : la Chambre des communes.

La chambre en désordre

Formée d'une population de 34 millions de personnes, le Canada élit 308 citoyens dont la fonction est de servir publiquement comme représentants à la Chambre des communes. La Chambre, c'est un espace public dont la mission est de favoriser la discussion et le débat, de rendre des comptes de façon transparente et de prendre des décisions politiques clefs. Les Canadiens votent pour un représentant et ils estiment que la Chambre se doit d'être à l'écoute de leurs préoccupations. Parallèlement, la Chambre doit consacrer une part de son emploi du travail au bon déroulement de la gestion d'un pays, et ce, même si ces tâches ne se retrouvent pas nécessairement à la liste des priorités des Canadiens. La Chambre a donc pour tâche de trouver un équilibre entre les deux au cours de sa législature.

Samara, un organisme caritatif oeuvrant à la revitalisation de la participation politique au Canada, a rédigé ce rapport avec à l'esprit deux objectifs. Premièrement, ce rapport évalue de façon systématique à quel point les thèmes discutés en Chambre ont été choisis en fonction des enjeux qui touchent les citoyens. En d'autres mots, les Canadiens ont-ils raison de dire qu'il existe un gouffre entre leurs préoccupations, lesquelles seraient ignorées par leurs représentants politiques, et les sujets dont traitent nos parlementaires? Deuxièmement, à la lumière des résultats de notre étude, nous souhaitons stimuler la discussion quant à la manière dont les travaux de la Chambre des communes pourraient refléter plus adéquatement les préoccupations des Canadiens.

Au cours du calendrier parlementaire de 2012, Samara a entrepris une étude de longue haleine dont l'objectif était d'analyser la capacité de la Chambre à faire le pont entre les débats parlementaires et les priorités des Canadiens. Dans cette optique, nous avons comparé les données de nos sondages d'opinion publique avec celles obtenues en analysant le contenu des procès-verbaux de plus de la moitié de la session parlementaire de 2012. Par la suite, en collabo- ration avec notre coauteur le professeur Kelly Blidook de l'Université Memorial, nous avons conceptualisé un indice de correspondance pour évaluer la performance de la représentation des priorités des Canadiens en Chambre.

Les résultats que nous avons obtenus sont étonnants. Malgré la croyance selon laquelle les débats en Chambre ne reflètent guère les priorités des citoyens, nous avons noté que les thèmes abordés au Parlement[3] correspondent de façon générale (bien que faiblement) à ces mêmes priorités. Bien que nous ayions noté un certain nombre d'exceptions, il n'en demeure pas moins que plusieurs des enjeux clefs qui touchent les citoyens sont en vérité les mêmes thèmes les plus discutés en Chambre. Toutefois, notre étude démontre qu'à certains moments particuliers de la session parlementaire, les débats correspon- daient davantage aux priorités des Canadiens qu'à d'autres. De plus - et il s'agit là sans doute d'un fait plus significatif -, nous avons remarqué que l'indice de correspondance entre les débats en Chambre et les préoccupations des citoyens fluctuait en fonction de la planification horaire de la Chambre, et même en fonction des "avenues" parlementaires. De fait, nous avons dressé un portrait type des débats en Chambre et découvert que les avenues au cours desquelles les députés excellent le plus à la représentation de leurs constituants sont en général les mêmes avenues au sein desquelles les partis politiques exercent le moins d'influence sur leurs députés.

En fin de compte, notre étude laisse entendre qu'il existe un gouffre entre ce qui se produit en Chambre et ce que les citoyens croient qu'il se produit. Autrement dit, il y a quelque chose qui se perd dans « les dédales de la traduction ».

Il existe plusieurs raisons expliquant ce phénomène.

D'abord, il est possible que le rôle du déclin de la participation civique dont on traite si souvent dans les médias tende à exacerber les problèmes de communication entre le Parlement et les citoyens. Autrement dit, lorsque les émotions entrent en ligne de compte, la logique et la compréhension peuvent malheureusement être minées. Il se peut que les Canadiens soient déçus de constater que leurs préoccupations politiques sont réduites à d'ingrates tactiques de souffre- douleurs politiques. En général, on reproche aux journalistes de donner trop d'importance au jeu partisan des députés en Chambre, et ainsi de manquer à l'appel lorsque vient le moment d'informer les Canadiens sur ce qui se passe réellement à la Chambre des communes. Faisant écho aux commentaires que nous avons entendus lors de notre projet d'entrevues sortantes avec les anciens parlementaires, les députés ont réitéré qu'il y avait bel et bien un déclin de la qualité des interventions des députés et que les partis encouragent de tels comportements partisans.

Il est également possible que les Canadiens se sentent exclus de la démarche politique. Cette situation résulte peut-être du fait qu'ils savent bien que la dynamique en Chambre ne représente qu'une fraction des débats ayant lieu à Ottawa. Plusieurs anciens et membres actuels du Parlement soutiennent que, avec l'exemption de la Période des questions, la Chambre est souvent déserte. Le travail des députés se fait autre part, soit en comité, en caucus ou dans leurs bureaux, à Ottawa ou dans leur circonscription. De fait, ceux-ci reconnaissent que le « vrai travail » et les processus menant à la prise de décision politique n'ont pas lieu en Chambre.

Ayant hérité sa structure du 19e siècle au style de discussion à confrontation directe, sans mentionner l'enjeu des votes battus et des débats tus lors de la période d'Attribution du temps, il est évident que la Chambre n'a pas été conçue pour favoriser des dialogues fructueux et interpartisans, au contraire ! Si le Parlement est le coeur des débats démocratiques de notre pays, le Canada est ainsi aux prises avec un problème de taille lorsque le « processus décisionnel se fait autre part et les décisions politiques sont par la suite imposées en Chambre ».[4] Rappelons que le Parlement est l'un des rares milieux de travail n'ayant pas innové depuis le 19e siècle : comment se fait-il que la structure de la Chambre des communes n'ait pas évolué?

Quels changements doit-on apporter à notre structure démocratique actuelle pour améliorer le travail de représentation des députés et de leurs partis sur la Colline Parlementaire, et ce, dans l'optique de mieux répondre aux préoccupations qui concernent les Canadiens et renforcer l'exercice démocratique des prochaines générations? Au terme de ce rapport, nous explorerons le rôle que certains groupes auront à jouer pour concrétiser de tels changements, et nous examinerons comment aborder une discussion sur des solutions viables à ces questions pressantes.

Le rapport complet

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[1] « Qui est le patron? », Rapport de la démocratie de Samara, 2012.

[2] « Les vrais désabusés », Rapport de la démocratie de Samara, 2011.

[3] Bien que le Parlement canadien est formée de deux chambres législatives, soit la Chambre des communes et le Sénat, ce rapport se réfère à la Chambre des communes lorsqu'il emploie le terme « Parlement ».

[4] « The House of Commons is a sham ». Aaron Wherry, Maclean's, 28 février 2011.

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  • décembre 28, 2012

    2012: Le concours du meilleur moment de la démocratie canadienne

    Voici que nous entamons cette période de l’année où, traditionnellement, chacun prend le temps de réfléchir à l’année qui vient de s’écouler avant de se tourner vers l’avenir. Dans cet esprit, et de concert avec la mission que Samara s’est donnée de revitaliser la démocratie canadienne, nous nous sommes demandé quels sont les meilleurs moments de la démocratie canadienne en 2012.